Entretiens Yves Coppens Michel Serres

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samedi, novembre 7 2009

Musique et mémoire

 par les Grands Interprètes accompagneront la journée, à la  flûte Corinne Sagnol et au piano Sylvain Jaudon


La musique étant un "art du temps" la mémoire est le soutènement de la perception qu'a l'auditeur de l'architecture musicale. Les compositeurs ont pleinement intégré ce paramètre et jouent plus ou moins innocemment avec notre perception.
La création musicale pourrait-elle être pertinente pour le créateur sans aucune forme d'inscription (participative ou réactive) dans l'histoire de son art ou dans sa propre culture? 

Mémoire psychomotrice, mémoire de l'organisation des sons: la mémoire est également une constituante fondamentale du travail d'un instrumentiste.

Dans ce contexte,les quelques moments musicaux qui émailleront cette journée prennent donc, outre le plaisir qu'il procure tout leur sens.

"LE CHAOS ET L'ORDRE"
J. Haydn: "Terremoto" extrait des "7 dernières paroles du christ en croix" pour piano
J.S. Bach: 1er mvt de la sonate BWV 1032 pour flûte et piano

 "QUELQUES EVOCATIONS MUSICALES"
E. Schulhoff: 2 mvts de la sonate pour flûte et piano
A. Piazzolla: "Nightclub 1960" extrait de "L'histoire du Tango" pour flûte et piano

 "MUSIQUE DES PEUPLES"
A. Jolivet: 5ème Incantation pour flûte seule "Aux funérailles du chef pour obtenir la protection de son âme"

 "JEUX DE LA MEMOIRE MUSICALE"
W.A. Mozart: 1er mvt de le Sonate KV 378 pour flûte et piano
Zad Moultaka: "Badrou Hosnen"  extrait de 3 Mouwashahs pour piano seul
L.V. Beethoven Variations op. 107 n° 3 "Chant populaire de la petite Russie" pour flûte et piano

jeudi, octobre 15 2009

Le musée des Confluences

waturr.jpgL'art contemporain aborigène ouvre une fenêtre sur une pensée singulière où la mémoire des hommes et celle de l'univers sont intimement liées.

Dans les religions aborigènes, la mémoire individuelle, sociale et historique, s'incarne dans des ancêtres mythiques qui ont inscrit leur savoir dans les paysages sous formes d'empreintes disséminées dans des point précis du paysage : failles, rivières, concrétions rocheuses, trous d'eau, des sites souvent considérés comme sacré. Ces traces constituent une mémoire ancestrale porteuse de connaissances historiques mais aussi géologiques, botaniques ou métaphysiques. Toute mémoire est donc localisée, ancrée dans une géographie à la fois physique et mythique. Au cours de rituels complexes, les hommes ont la responsabilité de maintenir le lien entre les forces spirituelles ancestrales et les sites sacrés.

Une connexion essentielle unie ainsi la mémoire des hommes et celle de la terre. Les artistes contemporains réinterprètent aujourd'hui ce lien dans des oeuvres d'art destinées au domaine public. Les oeuvres présentées au Palais évoquent sous formes semi abstraites ces sites et la mémoire qu'ils renferment : mémoire mythique dans la toile de Dorothy Napangardi, historique dans le tableau de Freddie Timms, passage d'une mémoire à l'autre dans les sculptures yolngu.

A l'entrée de l'auditorium Lumière

Waterfall, 2007
Freddie Timms
Acrylique sur toile
H. 180 cm ; l. 300 cm
Musée des Confluences
 © Patrick Ageneau




Waterfall 2007 présente une vue aérienne des paysages de l'est du Kimberley marquées par les bouleversements coloniaux. La toile est rythmée par les courbes des rivières, les lignes des clôtures, le tracé des routes et des collines sombres qui offraient jadis un refuge aux Aborigènes chassés par la police. Les panoramas de Timms portent les traces de cette frontière coloniale, encore très présente de la mémoire locale.

2008.13.1-2.jpgSalt on Mina Mina 2007 
Dorothy Napangardi
groupe Walpiri 
Alice Springs 
Acrylique sur toile 
H. 168 cm ; l. 244 cm 
Musée des Confluences 
© Patrick Ageneau


Napangardi manifeste sur la toile la genèse ancestrale du lac salé de Mina Mina : l'image d'une mémoire en mouvement. La juxtaposition des points blancs sur fond noir  forme un grille, un réseau qui semble s'ouvrir et se fermer par endroits. Ce sont les traces des femmes ancestrales qui dansent à Mina Mina et modèlent le paysage

Sur la scène de l'auditorium

DSC_0272.jpg © Patrick Ageneau

Inspirées des poteaux cérémoniels, les sculptures Yolngu et Tiwi, matérialisent le voyage funéraire de l'âme vers un site sacré, dit de conception. L'œuvre Milngiyawuy (Voie lactée) présente une vision métaphorique, à la fois terrestre, aquatique et céleste de la rivière Milngiyawuy, conçu comme le réservoir spirituel du clan de l'artiste. La projection de la rivière dans la voie lactée est une allégorie désignant la destinée de l'âme des membres de ce clan, qui, à la mort, se transforme en étoile.


Waturr Gumana (né en 1957), groupe Yolngu

Poteau Funéraire

Bois et Pigments naturels

H. 367 cm ; diam. 20 cm

Musée des Confluences

© Benoît Laplay






D'après Arnaud Morvan, anthropologue

mercredi, août 19 2009

Mémoire, nouveaux regards sur le cerveau

Pour vous préparer à la rencontre du mois de novembre nous vous conseillons la lecture du numéro d'été la Recherche, 

spécial Mémoire, nouveaux regards sur le cerveau.

Retrouvez les articles

  • Des cerveaux prodigieux, par Laurent Mottron
  • Notre passé construit notre futur, par Lilianne Manning
  • L’anatomie des souvenirs,Tous les rouages de notre identité, par Martin A. Conway et Pascale Piolino
  • L’organisation de la mémoire ,Comment se forment nos habitudes, par Hélène Beaunieux
  • Les traces cachées de nos souvenirs, par Pierre Gagnepain et al.
  • La bonne influence de nos émotions, par Rémy Lestienne
  • Des faits qui résistent à l’oubli, par Aline Desmedt
  • L’histoire d’Henri Gustav Molaison, par Marie-Laure Théodule et Delius
  • La dépression nous éloigne de nous-mêmes, par Philippe Fossati
  • Vieillir sans absences, par Anne-Marie Ergis
  • Repérer plus tôt Alzheimer, par Hélène Amieva
  • Un ordinateur dans la tête, par Bernard Lechevalier
  • « J’ai révélé la mémoire épisodique », Entretien avec Endel Tulving

La Recherche est partenaire des entretiens 

jeudi, avril 23 2009

Révolution : de la mémoire des hommes à la mémoire des choses !

« Je ne puis donc plus contempler soleil, étoiles, et paysages sans que leur temps emporte, de son flot formidable, mes yeux et mon corps. »...
(L’Incandescent, Michel Serres, ed du Pommier 2003)

Le mot mémoire est le bon. On sait que la Terre, les étoiles, l’univers sont une mémoire et que chacun a gardé la trace de ces moments d’origine de l’évolution. Chacun de nos tissus est une mémoire. Notre ADN est mémoriel, ainsi que nos os dont on peut mesurer l'âge grâce au carbone 14. Tout se passe comme si la science regardait l’univers comme une immense mémoire dans laquelle il faut aller chercher des souvenirs ! Le grand moment de cette démarche remonte à une vingtaine d’années avec la découverte du rayonnement cosmologique daté de quinze milliards d’années. La mémoire a longtemps été liée au métier d’historien, pourtant, il y a à peine un demi-siècle un phénomène gigantesque est apparu : toutes les sciences exactes ont découvert ensemble que les objets de l'univers et du monde : lumière, galaxie, étoile, molécule, cellule, espèce, pouvaient être datés. L’espace apparaît alors comme une marqueterie de temps.

Les sciences humaines cultivent la mémoire de quelques millénaires , alors que les sciences exactes la découvrent sur des millions et des milliards d’années. Les sciences exactes ont prolongé la flèche du temps historique, et tous les objets du monde sont devenus des « lieux de mémoires ».

La nature apparaît comme une donnée intégrale de bifurcations issues du Grand récit et toujours en écart par rapport à un équilibre. La nature, étant par définition une naissance, est toujours un déséquilibre. Nature veut toujours dire déséquilibre. « Natura », ce qui naît, c’est ce qui est en déséquilibre par rapport à ce qui était et qui n’attendait pas la naissance. La mémoire de la nature est aussi faite de ces bifurcations génitrices.

L’universalité du code génétique réunit les hommes entre eux. Jusqu’aux bactéries les plus élémentaires : tout vivant porte en lui la trace de naissance de la vie, voilà quatre milliards d’années. Les centaines de millions de lettres chimiques de la séquence d’un génome gardent –pour peu qu’on sache la lire–, la mémoire colossale de l’organique, du vivant, de l’évolution qui a conduit à l’apparition de l’espèce. C'est pourquoi, nous nous souvenons d’âges inconcevables.

Avec l'invention de l'écriture, et les moyens de stocker l'information, peut-être avons-nous perdu la mémoire ? Nous sommes passés, sans réellement nous en rendre compte, d’un monde construit par notre mémoire, à un monde aux mémoires multiples. Les technologies, les sciences, font voler en éclat ce semblant d’unité qui reposait sur nos fragiles esprits. Nous avons depuis longtemps tenté de construire une mémoire infaillible, caparaçonnée d’artefacts, d'écritures, de codes binaires, mais, elle paraît pourtant toujours bien fragile comparée à la mémoire de la Nature.

En effet, de génération en génération, notre mémoire s’affaiblit, car, en abandonnant la tradition orale pour la tradition écrite, nous recourons de moins en moins souvent à nos capacités mémorielles. Ainsi, contrairement à ce que l’on croit, la tradition orale serait, sur ce point, plus solide que la tradition écrite ! Dès lors que l’écriture fut inventée, la mémoire s’est trouvée soulagée d’un certain poids et l’écriture est devenue un objet. Avant l’imprimerie, un homme de culture qui souhaitait connaître Homère ou Plutarque devait apprendre leurs textes par cœur. L’imprimerie a supprimé cette nécessité et allège donc la mémoire. Car, l'homme est un animal dont le corps fuit. Chaque fois qu'il invente un outil, l'organisme perd les fonctions qu'il « externalise » dans cet outil. L'homme a perdu la mémoire subjectivement, mais elle s'est objectivement externalisée.

C’est ce qu’on pourrait appeler « l’ exo-darwinisme de la technique ».

Dans notre culture, la mémoire est supposée être subjective, une « faculté de l’âme » appartenant à chaque individu. Cela donne tout son sens à l’expression de Montaigne : « Plutôt une tête bien faite qu’une tête bien pleine. ». Le développement de l’homme du berceau au tombeau est aussi un travail permanent de mémorisation.

Notre socialisation se faufile entre les fourches caudines de la mémoire sélective, cette sélection est une donnée constante du processus d’hominisation. Il ne faut donc pas avoir peur de perdre, car nous gagnons en nous déchargeant de l’écrasante obligation de nous souvenir, et cette tête bien faite peut s’adonner à de nouvelles activités, plus inventives. La mémoire peut alors devenir collective et objective, alors que nous la croyons subjective et cognitive. En mettant à la disposition de notre inventivité toute la mémoire du monde, les nouvelles technologies nous condamnent à devenir encore plus intelligents !

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