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Révolution : de la mémoire des hommes à la mémoire des choses !
Le mot mémoire est le bon. On sait que la Terre, les étoiles, l’univers sont une mémoire et que chacun a gardé la trace de ces moments d’origine de l’évolution. Chacun de nos tissus est une mémoire.
« Je ne puis donc plus contempler soleil, étoiles, et paysages sans que leur temps emporte, de son flot formidable, mes yeux et mon corps. »...
(L’Incandescent, Michel Serres, ed du Pommier 2003)
Le mot mémoire est le bon. On sait que la Terre, les étoiles, l’univers sont une mémoire et que chacun a gardé la trace de ces moments d’origine de l’évolution. Chacun de nos tissus est une mémoire. Notre ADN est mémoriel, ainsi que nos os dont on peut mesurer l'âge grâce au carbone 14. Tout se passe comme si la science regardait l’univers comme une immense mémoire dans laquelle il faut aller chercher des souvenirs ! Le grand moment de cette démarche remonte à une vingtaine d’années avec la découverte du rayonnement cosmologique daté de quinze milliards d’années. La mémoire a longtemps été liée au métier d’historien, pourtant, il y a à peine un demi-siècle un phénomène gigantesque est apparu : toutes les sciences exactes ont découvert ensemble que les objets de l'univers et du monde : lumière, galaxie, étoile, molécule, cellule, espèce, pouvaient être datés. L’espace apparaît alors comme une marqueterie de temps.
Les sciences humaines cultivent la mémoire de quelques millénaires , alors que les sciences exactes la découvrent sur des millions et des milliards d’années. Les sciences exactes ont prolongé la flèche du temps historique, et tous les objets du monde sont devenus des « lieux de mémoires ».
La nature apparaît comme une donnée intégrale de bifurcations issues du Grand récit et toujours en écart par rapport à un équilibre. La nature, étant par définition une naissance, est toujours un déséquilibre. Nature veut toujours dire déséquilibre. « Natura », ce qui naît, c’est ce qui est en déséquilibre par rapport à ce qui était et qui n’attendait pas la naissance. La mémoire de la nature est aussi faite de ces bifurcations génitrices.
L’universalité du code génétique réunit les hommes entre eux. Jusqu’aux bactéries les plus élémentaires : tout vivant porte en lui la trace de naissance de la vie, voilà quatre milliards d’années. Les centaines de millions de lettres chimiques de la séquence d’un génome gardent –pour peu qu’on sache la lire–, la mémoire colossale de l’organique, du vivant, de l’évolution qui a conduit à l’apparition de l’espèce. C'est pourquoi, nous nous souvenons d’âges inconcevables.
Avec l'invention de l'écriture, et les moyens de stocker l'information, peut-être avons-nous perdu la mémoire ? Nous sommes passés, sans réellement nous en rendre compte, d’un monde construit par notre mémoire, à un monde aux mémoires multiples. Les technologies, les sciences, font voler en éclat ce semblant d’unité qui reposait sur nos fragiles esprits. Nous avons depuis longtemps tenté de construire une mémoire infaillible, caparaçonnée d’artefacts, d'écritures, de codes binaires, mais, elle paraît pourtant toujours bien fragile comparée à la mémoire de la Nature.
En effet, de génération en génération, notre mémoire s’affaiblit, car, en abandonnant la tradition orale pour la tradition écrite, nous recourons de moins en moins souvent à nos capacités mémorielles. Ainsi, contrairement à ce que l’on croit, la tradition orale serait, sur ce point, plus solide que la tradition écrite ! Dès lors que l’écriture fut inventée, la mémoire s’est trouvée soulagée d’un certain poids et l’écriture est devenue un objet. Avant l’imprimerie, un homme de culture qui souhaitait connaître Homère ou Plutarque devait apprendre leurs textes par cœur. L’imprimerie a supprimé cette nécessité et allège donc la mémoire. Car, l'homme est un animal dont le corps fuit. Chaque fois qu'il invente un outil, l'organisme perd les fonctions qu'il « externalise » dans cet outil. L'homme a perdu la mémoire subjectivement, mais elle s'est objectivement externalisée.
C’est ce qu’on pourrait appeler « l’ exo-darwinisme de la technique ».
Dans notre culture, la mémoire est supposée être subjective, une « faculté de l’âme » appartenant à chaque individu. Cela donne tout son sens à l’expression de Montaigne : « Plutôt une tête bien faite qu’une tête bien pleine. ». Le développement de l’homme du berceau au tombeau est aussi un travail permanent de mémorisation.
Notre socialisation se faufile entre les fourches caudines de la mémoire sélective, cette sélection est une donnée constante du processus d’hominisation. Il ne faut donc pas avoir peur de perdre, car nous gagnons en nous déchargeant de l’écrasante obligation de nous souvenir, et cette tête bien faite peut s’adonner à de nouvelles activités, plus inventives. La mémoire peut alors devenir collective et objective, alors que nous la croyons subjective et cognitive. En mettant à la disposition de notre inventivité toute la mémoire du monde, les nouvelles technologies nous condamnent à devenir encore plus intelligents !

